Pourquoi voyage-t-on ?

Le tourisme s’est progressivement imposé comme une pratique ordinaire de nos sociétés, au point d’en devenir un marqueur de nos modes de vie contemporains. Pourtant, si ses formes sont largement connues, ses motivations profondes restent souvent peu interrogées.

Dans mon précédent article sur l’Histoire du tourisme, j’ai résumé la manière dont la pratique du tourisme s’est installée dans notre société. Comprendre la place qu’il occupe désormais suppose alors de dépasser la simple description des pratiques pour s’intéresser aux raisons qui poussent les individus à voyager autant. 

Prenez cet article comme un essai, une réflexion exploratoire, qui apporte des éléments et des idées de réponses face à la complexité de la question.

Le droit au voyage

Depuis l’obtention des congés payés pour l’ensemble des salariés en 1936, la question du temps libre est rentrée dans notre quotidien. Si on voyage, c’est donc avant tout car on a le temps de le faire. Cette liberté est également permise grâce aux progrès technologiques des transports, qui permettent d’aller plus loin, pour moins cher.

Par ailleurs, après l’obtention de ces congés payés, voyager était une forme de revendication d’un droit citoyen face à l’aristocratie et la haute bourgeoisie. Les vacances sont un progrès social. En effet, le temps libre, opposé au travail, est une forme de glorification de la paresse, révélateur d’un changement des mentalités et du fonctionnement structurel de notre société.

L’économie du loisir

Le sociologue Joffre Dumazedier, auteur sur les loisirs et les classes sociales, publie en 1962 un ouvrage intitulé “Vers une civilisation du loisir” . Ce livre décrit le modèle économique vers lequel notre pays s’oriente, qui peut être résumé ainsi :

Une société de loisir est une société axant son économie sur tous les services de loisirs qui peuvent être proposés. Une société de loisirs va donc réduire le temps de travail des salariés pour leur permettre de profiter de ces services en pratiquant un sport ou en assistant à une manifestation culturelle, stimulant ainsi la croissance économique

Ainsi, la production et la consommation de loisir sont désormais au cœur de notre modèle économique.

En plus du loisir, notre société est également celle de la consommation, fruit du modèle capitaliste, qui se définit comme tel :

Une société de consommation désigne un système économique et social fondé sur la création et la stimulation systématique d’un désir de profiter de biens de consommation et de services dans des proportions toujours plus importantes.

Notre désir de consommation est régulièrement stimulé dans nos modes de vie, que cela soit à travers le divertissement, les modes, la publicité et les réseaux sociaux. Le voyage, par ce qu’il évoque, est une source de multiples désirs, ainsi alimentés par cette société de consommation.

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Le voyage s’intègre donc dans un système de consommation du temps libre, au point de devenir normalisé, voire banalisé.

Une norme sociale

Les changements sociaux évoqués précédemment impliquent que les individus ne se définissent plus seulement par leur travail, mais également par leur passion et le développement de soi. On le constate encore plus chez les jeunes générations, la carrière professionnelle n’est plus au centre de nos vies. On observe notamment de plus en plus de jeunes adultes sacrifier une période de leur jeunesse pour réaliser un voyage important.

Ainsi, la pratique du voyage, reflet de notre personnalité, est devenue une forme de distinction et de démonstration de valeur. Si bien qu’on observe chez certains une multiplication des voyages, comme une forme de frénésie liée à une envie constante d’ailleurs.

Mais dans ce cas, pourquoi parmi toutes les formes de consommation de loisir, le voyage a-t-il pris une importance si forte ?

Le plaisir du voyage

Si on veut voyager autant, c’est aussi parce que cela fait du bien. Le voyage procure un mélange d’émotions extrêmement riche : la découverte, le plaisir de retrouver ses proches, le dépassement de soi, la curiosité, la découverte d’histoires, de cultures, la beauté de la nature et de l’architecture.

Ainsi, ressentir autant de choses dans une courte période nous permet un pas de côté sur notre quotidien, et nous procure une sensation d’évasion, à la fois physique et mentale.

Voyager, pour fuir

Un élément que je trouve très intéressant dans la pratique du voyage, c’est que les populations qui voyagent sont principalement urbaines, comme si quand on habitait à la campagne, on ressentait beaucoup moins ce besoin de partir.

Les villes, par leur atmosphère pesante, leur manque d’air et de végétation, leurs espaces publics parfois surfréquentés, créent un milieu de vie non naturel pour les individus. La phrase « J’ai besoin de respirer un peu faut que je prenne des vacances » n’est pas anodine.

Ce départ serait alors une réponse à une fatigue mentale et permettrait de se reconnecter à soi.

Retrouver du sens

L’humain, de tout temps, cherche à trouver du sens et de la cohérence aux choses, ainsi qu’à sa propre existence.

Rachid Amirou, sociologue travaillant sur le tourisme et le patrimoine, démontre dans ses recherches que ce besoin de sens était autrefois comblé à travers la religion. La grosse diminution de la foi exige désormais de trouver d’autres réponses à nos questions existentielles. Le voyage, avec toutes les émotions, réflexions et découvertes qu’il offre, serait alors une des manières de combler ce vide.

L’anthropologue du tourisme Jean-Didier Urbain, conclut son livre L’envie du monde avec ces mots :

C’est contre l’éparpillement du réel que l’homme voyage, à la recherche d’univers à sa mesure, réunifiés, où il “se retrouve” et retrouve ses marques. L’envie du monde, c’est aussi cela : rétablir entre l’homme et le réel des moments ou des oasis d’intelligibilité réciproque. Des moments où, dans tous les cas, la réalité, le sens, ne dépassent ni n’échappent plus totalement à qui s’y aventure

Partir, être ailleurs, offre alors une manière de remettre les compteurs à zéro. Le voyage devient une phase d’un cycle : se détacher, observer autrement, puis revenir avec des repères clarifiés.

Ce qu’il faut retenir

On voyage car :

  • C’est accessible : on a le droit, le temps et les moyens technologiques pour,
  • Notre modèle sociétal et économique est fondé sur la consommation de loisirs,
  • C’est devenu une pratique habituel,
  • Dans une société orientée vers le développement de soi, le voyage est valorisé,
  • C’est une forme de réponse au besoin de trouver du sens au monde et sa vie.

Sources

L’Envie du monde, Jean-Didier Urbain, 2011

Imaginaire du tourisme culturel, Rachid Amirou, 2000

Société des loisirs, page Wikipédia

Société de consommation, page Wikipédia