Quand on recherche des citations sur les touristes sur internet, voilà sur quoi on peut tomber :
Un touriste est quelqu’un qui parcourt des milliers de kilomètres pour se faire photographier devant sa voiture
ou encore :
Un touriste se reconnaît au premier coup d’oeil. C’est un individu habillé d’une manière telle que, s’il se trouvait dans son propre pays, il se retournerait dans la rue en se voyant passer.
Puis, quand on recherche dans Google Image, on trouve des illustrations de ce style :
Pas très flatteur non ? Mais qu’a donc fait le touriste pour mériter autant de moquerie ?
L’anthropologue du tourisme Jean-Didier Urbain s’est penché sur la question dans son livre L’idiot du voyage (2002). Il questionne également une distinction très répandue : Pourquoi préfère-t-on se revendiquer voyageur plutôt que touriste ? Existe-t-il réellement une différence entre ces deux notions ? Si oui, laquelle ?
Le terme « voyage » provient du latin viaticum, dérivé de via, la route. Il désigne à l’origine ce qui permet de faire la route : les provisions ou l’argent. Le mot renvoie donc d’abord à un déplacement utilitaire, principalement terrestre.
Avec le temps, sa définition évolue pour devenir :
Action de se déplacer par un chemin plus ou moins long pour se rendre d’une ville à une autre, d’un pays à un autre, d’un lieu à un autre.
Le terme « touriste », quant à lui, apparaît dans la langue française en 1803, dérivé de l’anglais tourist. Il désigne alors des voyageurs se déplaçant à l’étranger pour d’autres raisons que les affaires. À l’origine, ces déplacements poursuivent des objectifs scientifiques ou humanistes, avant de devenir progressivement hédonistes.
Aujourd’hui, le tourisme se définit comme :
L’action de voyager pour son plaisir.
Le voyage devient ainsi du tourisme lorsqu’il est pratiqué pour du loisir. De plus, les dimensions d’organisation et de marchandisation sont également au cœur du concept de tourisme.
Le touriste est souvent une figure moquée, voire méprisée. Lorsqu’on le croise dans sa propre ville, on l’ignore ou on s’en amuse.
Lorsqu’on devient soi-même touriste, un certain malaise peut apparaître. On perd ses repères, on adopte des comportements inhabituels, on hésite à interagir avec les locaux. D’ailleurs, peu de personnes se revendiquent fièrement touristes ; le terme est le plus souvent employé sur le ton de l’autodérision. Ce mépris collectif a été intériorisé jusqu’à devenir un rejet de soi.
Néanmoins, ceux qui méprisent le plus les touristes sont souvent les voyageurs eux-mêmes…
Selon Jean-Didier Urbain, une distinction sociale s’est installée entre le « bon » et le « mauvais » touriste.
Le premier serait un explorateur en quête d’authenticité, le second un observateur superficiel, traversant les lieux trop rapidement, prisonnier d’un décor artificiel.
Les discours marketing l’ont bien compris. La promotion touristique adopte souvent un discours antitouristique avec des slogans comme « voyager hors des sentiers battus » ou « fuyez les vacanciers ».
Illustration d’un discours antitouristique, Evaneos, 2021
En s’appuyant sur différents travaux sociologiques, l’auteur en arrive à une conclusion sévère :
Le touriste ne regarde que superficiellement le pays qu’il visite. Il n’explore que d’un oeil, celui de son appareil photographique. Insensible à l’authenticité, il reste dans l’univers artificiel du typique. Le touriste recherche la caricature, ce que lui vendent les agences de voyage et les bureaux touristiques.
La différence entre le touriste et le voyageur tiendrait alors à l’intention.
Le voyageur aurait une forme de mission, tandis que le touriste serait avant tout en quête de plaisir.
Le voyageur est perçu comme actif : il cherche des rencontres, des expériences, des situations.
Le touriste est vu comme passif : il suit des circuits prédéfinis et attend que quelque chose se produise.
Le voyageur reproche ainsi au touriste de banaliser le monde, de réduire les destinations à des images préfabriquées, et de faire perdre au voyage sa valeur symbolique.
S’il rejette le touriste, c’est aussi parce que celui-ci incarne ce qu’il cherche à éviter : la différence. Voyager, c’est vouloir être confronté au nouveau, au typique, pas se retrouver parmi les siens.
Mais surtout, le touriste agit comme un miroir : plus le voyageur se reconnaît en lui, plus le rejet devient fort.
Le voyageur et le touriste ne constituent pas deux catégories distinctes et opposées, mais plutôt les deux extrémités d’un même spectre. Il s’agit moins d’une identité figée que de positions variables, qui dépendent du contexte du voyage.
Cette position évolue selon plusieurs facteurs : le type de déplacement, les activités pratiquées, le lieu visité, la composition du groupe, le degré de familiarité avec le lieu ou encore le cadre dans lequel l’expérience est proposée.
Deux éléments apparaissent néanmoins centraux dans cette distinction : le niveau d’implication personnelle et le degré d’organisation du voyage. Plus l’expérience est standardisée et organisée, plus elle tend vers le tourisme ; plus elle implique une démarche active et autonome, plus elle se rapproche du voyage tel qu’il est valorisé socialement.
Un même individu peut alterner entre ces deux postures au cours d’un même séjour. Il peut suivre le matin une visite guidée très structurée, typique d’une pratique touristique, puis passer l’après-midi à explorer un quartier à pied, sans itinéraire précis, à la recherche de rencontres ou de situations imprévues.
Les pratiques trop rigides, entièrement standardisées, tendent à enfermer les individus dans une posture passive, souvent associée au rejet du tourisme. À l’inverse, laisser des marges de liberté permet aux visiteurs d’ajuster leur niveau d’implication selon leurs attentes du moment.
La valeur d’une expérience ne repose pas uniquement sur les activités proposées, mais sur la manière dont elles sont vécues. Une visite guidée, un hébergement ou un circuit peuvent favoriser une posture active ou passive selon l’espace laissé à l’échange, à la curiosité et à l’appropriation personnelle.
En proposant des offres plus intimistes et originales, on fait alors vivre au visiteur son plus grand souhait : être un voyageur, et non un touriste.
lefigaro.fr (citations de Emile Genest et Philippe Meyer)
L’idiot du voyage, Jean-Didier Urbain, 2002