L’autre jour, en visitant le château de Chantilly, j’ai prêté attention aux visiteurs qui m’entouraient.
Il y avait une famille espagnole avec des enfants manifestement amusés, deux filles Italiennes absorbées par les détails de la visite et enfin un groupe d’amis français à la fois bavards et intéressés. Et puis il y avait moi, curieux et distrait, qui me suis fait cette réflexion :
Nous visitons tous le même lieu, mais pas de la même manière. Le sujet est identique, mais le regard porté sur lui diffère.
Cette diversité ne tient pas seulement aux individus, mais aussi à leur contexte, notamment la familiarité avec le sujet de visite mais également le type de voyage dans lequel l’activité s’inscrit.
Dans ce cas, quelles sont les composantes d’un voyage qui peuvent influencer nos manières de visiter ? Et quels sont les conséquences pour le marché du tourisme culturel ?
Une visite culturelle s’inscrit dans une dynamique totalement différente selon la durée et le contexte de visite. L’enseignant en management culturel Pierre Chazaud, dans son article « Sociologie du tourisme culturel et stratégie marketing », illustre ce phénomène par un schéma :
Analyse des comportements culturels selon la durée de voyage
Ces dynamiques de voyages sont très différentes selon les territoires, leurs positions et leurs atouts. Les destinations en région parisienne comme le château de Chantilly sont plus propices au tourisme de proximité. À l’inverse, le Val de Loire, situé entre l’Île de France et la Côte Atlantique, est plus propice au tourisme de passage.
Lorsque la visite s’inscrit dans un usage de proximité, elle relève d’un rapport familier au lieu, marqué par la récurrence et l’évolution des attentes dans le temps.
À l’inverse, dans un séjour touristique limité, la visite culturelle doit trouver sa place parmi d’autres activités, ce qui conduit à un regard plus sélectif et concentré.
Le tourisme de passage introduit encore une autre logique : la visite est alors opportuniste, souvent non planifiée, et repose sur un engagement plus rapide et immédiat.
Enfin, lorsque le voyage est pensé comme une destination culturelle en soi, le temps long permet une exploration plus approfondie, une attention accrue aux détails et une immersion plus complète dans le territoire.
Ces situations montrent que l’expérience culturelle ne dépend pas uniquement du profil du visiteur, mais aussi du temps disponible et du rythme du séjour. Néanmoins, les voyages sont souvent centrés autour d’une intention spécifique, influençant également le contexte d’une visite.
Le motif de voyage joue un rôle déterminant dans la manière dont une offre culturelle est perçue et investie.
Dans un séjour urbain, souvent court et parfois impulsif, la visite culturelle s’inscrit dans une logique d’intensité : il faut voir, comprendre et ressentir vite. La ville devient alors un décor à explorer, souvent dans une démarche ponctuelle, presque unique, où l’on cherche à « ne rien manquer ».
À l’inverse, les voyages itinérants installent la culture dans le mouvement : les sites sont visités par fragments, comme des respirations entre deux étapes, favorisant des formats courts et des patrimoines plus discrets, mais répétés dans le temps.
Lorsque le voyage repose sur des liens personnels — séjours chez des proches ou en résidence secondaire —, la relation au territoire se transforme. La culture devient un moyen de partage, d’ancrage local et de redécouverte, portée par une familiarité progressive avec les lieux. Dans ces contextes, les visiteurs ne cherchent pas l’accumulation, mais une compréhension plus fine et renouvelée du territoire.
D’autres voyages, au contraire, sont déclenchés directement par la culture elle-même : une exposition, un festival, une commémoration. Ici, la visite n’est plus un complément du séjour mais sa raison d’être, ce qui accentue l’importance du calendrier, de la programmation et de la capacité à mobiliser des publics déjà sensibilisés.
Enfin, certains motifs de voyage créent des opportunités plus contraintes. Le tourisme de nature favorise l’alternance entre effort, détente et découverte, laissant une place à la culture lorsqu’elle s’intègre harmonieusement au rythme du séjour.
Le tourisme d’affaires, quant à lui, génère des temps disponibles limités, où les pratiques culturelles doivent être accessibles et immédiatement lisibles.
À l’inverse, les séjours fortement orientés vers le repos balnéaire ou la pratique sportive laissent généralement peu d’espace à la visite culturelle.
Ainsi, on peut choisir de se rendre dans une destination précise, comme le sud de l’Oise, avec la fervente intention de passer une journée au château de Chantilly, admirer son architecture classique et sa collection de tableaux prestigieuse, puis se promener dans son vaste parc et terminer la journée par le spectacle équestre. Cependant, un dernier facteur peut impacter le déroulé de la visite : la composition du groupe.
Dans le précédent article, nous avons identifié les principales clientèles du tourisme culturel. Il est désormais pertinent d’approfondir cette analyse en s’intéressant aux groupes de voyage, c’est-à-dire aux formes de sociabilité dans lesquelles l’action s’inscrit.
De manière générale, environ 20 % des visiteurs des sites culturels fréquentent ces lieux en groupe. Ces groupes ne sont pas homogènes et présentent des attentes, des contraintes et des comportements distincts :
Les petits groupes d’amis et les familles adultes constituent un public central du tourisme culturel, notamment dans les contextes urbains. La visite culturelle est ici associée à un moment de partage, de discussion et d’émotion. Ces visiteurs sont généralement plus enclins à explorer, à prendre leur temps et à rechercher une expérience esthétique ou symbolique.
Les couples sont également une clientèle majeure du tourisme culturel. À la différence des groupes d’amis, ils recherchent un cadre plus intimiste, original et émotionnel. Ils sont plus propices à privilégier une visite combinée (gastronomique, hébergement, etc.)
En général, les familles avec enfants sont sensibles aux visites culturelles, à condition qu’elles soient accessibles, ludiques et de courte durée. Les sites en extérieur, les parcours simplifiés et les dispositifs favorisant l’attention des enfants sont particulièrement appréciés.
Ainsi, si lors de ma visite au château de Chantilly, les enfants espagnols riaient autant, c’est sûrement car la visite était trop longue pour eux, et la concentration diminuait. Si les Italiennes étaient si passionnées, c’est peut être car la visite s’inscrivait dans un long séjour, ce qui leur donnait le temps pour approfondir. Enfin, le groupe d’amis, bien que très intéressés par la visite, ne pouvait s’empêcher d’échanger, car étaient heureux de partager un moment de retrouvailles.
Dans ce contexte, s’appuyer uniquement sur des profils génériques ou des intuitions expose les acteurs culturels à des stratégies approximatives. La mise en place d’un observatoire touristique, à l’échelle d’un site ou d’un territoire, permet au contraire d’objectiver ces dynamiques : identifier les formes de voyage dominantes, comprendre les usages réels, mesurer les évolutions de fréquentation et ajuster l’offre en conséquence.
Un tel outil ne constitue pas seulement un dispositif d’analyse, mais un levier d’aide à la décision. Dans un environnement marqué par la diversification des pratiques et la concurrence des loisirs, mieux connaître ses visiteurs devient un avantage stratégique durable.
Sociologie du tourisme culturel et stratégie marketing – Pierre Chazaud – 1994
Le tourisme culturel : dynamique et prospective d’une passion durable – Claude Origet du Cluzeau – 2013